Performance · Physiologie de l'effort

Deux athlètes, même séance à jeun à 7 heures du matin. Le premier boucle son footing frais et lucide. Le second tremble au bout de vingt minutes. La différence n'est pas une question de volonté : c'est une question de moteur.

Athlète d'endurance courant à jeun à l'aube sur une route côtière
La flexibilité métabolique : passer d'un carburant à l'autre sans rupture d'énergie.

Commençons par corriger une idée répandue. La flexibilité métabolique ne permet pas de s'entraîner à jeun « sans aucune fatigue », quelle que soit la séance. Elle permet de tenir un effort d'intensité faible à modérée sans le fameux coup de barre, parce que le corps puise efficacement dans ses graisses. Dès que l'intensité monte très haut, le muscle réclame du sucre, et aucune adaptation ne change cette règle de base. C'est précisément cette nuance qui rend le sujet intéressant, et utile.

Un moteur hybride, pas un moteur à essence

Votre corps dispose de deux grands carburants. Le premier, ce sont les glucides, stockés sous forme de glycogène (des chaînes de glucose mises en réserve dans le foie et les muscles). Ce stock est rapide à mobiliser mais limité : quelques centaines de grammes. Le second, ce sont les graisses, dont les réserves sont considérables même chez une personne mince, mais qui se transforment en énergie plus lentement.

La flexibilité métabolique désigne la capacité à passer de l'un à l'autre selon la situation : utiliser surtout les graisses à jeun ou au repos, basculer vers les glucides après un repas ou quand l'effort s'intensifie. Les chercheurs Goodpaster et Sparks la définissent, dans une revue de référence publiée dans Cell Metabolism, comme la capacité à répondre ou à s'adapter aux variations de la demande métabolique.

Pensez à une voiture hybride. Sur route tranquille, elle roule à l'électrique, économe et silencieuse. Pour un dépassement, le moteur thermique prend le relais. Une voiture qui ne saurait utiliser que l'un des deux moteurs tomberait en panne au mauvais moment. C'est ce qui arrive à un organisme métaboliquement rigide.

Deux acteurs pilotent cette bascule. Les mitochondries, les « centrales énergétiques » de nos cellules, sont le lieu où les graisses sont brûlées : plus elles sont nombreuses et efficaces, plus le muscle sait utiliser les lipides. L'insuline, l'hormone sécrétée après un repas pour faire entrer et stocker le sucre, oriente le corps vers les glucides. Quand l'insuline reste élevée en permanence, par exemple avec des grignotages sucrés toute la journée, l'accès aux graisses se ferme.

À retenir

Le concept est né en médecine, pas dans le sport. À la fin des années 1990, l'équipe de David Kelley a observé que chez les personnes obèses ou diabétiques de type 2, le muscle n'arrivait plus à alterner correctement entre graisses et glucides. Ils ont nommé ce dysfonctionnement « inflexibilité métabolique ». L'athlète d'endurance représente l'autre extrémité du spectre.

Ce qui se passe pendant une séance à jeun

Après une nuit de jeûne, le glycogène du foie, qui maintient la glycémie (le taux de sucre dans le sang), a été en partie consommé pour alimenter le cerveau pendant le sommeil. Le glycogène musculaire, lui, reste en grande partie disponible si la veille a été normale. L'insuline est basse, ce qui autorise la libération des graisses stockées.

Quand l'effort démarre, le corps libère des acides gras (les briques élémentaires des graisses) dans le sang et les muscles les oxydent, c'est-à-dire les brûlent avec l'oxygène pour produire de l'énergie. Si le jeûne se prolonge, le foie fabrique aussi des corps cétoniques, un carburant de secours dérivé des graisses que le cerveau et les muscles savent utiliser.

L'athlète flexible vit cette séance comme une simple routine : ses mitochondries absorbent les graisses à un débit suffisant pour couvrir l'essentiel d'un effort modéré, et il économise son glycogène. L'athlète rigide, lui, continue de réclamer du sucre que son foie peine à fournir. La glycémie baisse, et arrivent les signes d'hypoglycémie : tremblements, sueurs froides, vertiges, irritabilité, sensation de vide.

Flexible ou rigide : les signes

Il n'existe pas de test grand public parfaitement fiable. En laboratoire, on mesure le quotient respiratoire, le rapport entre le gaz carbonique rejeté et l'oxygène consommé, qui indique la part de graisses et de glucides brûlés. Le physiologiste Iñigo San-Millán, préparateur de cyclistes du Tour de France, combine cette mesure avec le dosage du lactate sanguin. Ses travaux montrent que les cyclistes professionnels brûlent nettement plus de graisses à même puissance que des personnes modérément actives, elles-mêmes au-dessus des personnes atteintes de syndrome métabolique.

La bascule des carburants selon l'intensité Schéma qualitatif : la part des graisses dans l'énergie diminue quand l'intensité augmente. Chez l'athlète flexible, elle reste élevée plus longtemps que chez une personne au profil rigide. Zone des séances à jeun Glucides indispensables Athlète flexible Profil rigide Repos Modérée Maximale Intensité de l'effort → Part des graisses ↑ Schéma qualitatif, d'après le principe du « croisement des carburants »
Plus on est flexible, plus on reste longtemps sur les graisses quand l'intensité monte. À très haute intensité, tout le monde bascule sur les glucides.

Au quotidien, certains indices orientent, sans valeur de diagnostic :

Plutôt rigidePlutôt flexible
Fringales toutes les deux à trois heuresFaim progressive, sans urgence
Irritabilité ou malaise quand un repas sauteRepas décalé sans conséquence notable
Coup de barre marqué après un repas riche en glucidesÉnergie stable sur la journée
Impossible de faire 30 minutes d'effort léger avant le petit-déjeunerFooting matinal tranquille sans difficulté

Ce que dit réellement la science

Méta-analyses · essais randomisés

À jeun, on brûle plus de graisses pendant la séance

C'est le point le mieux établi. Une méta-analyse (une étude qui regroupe statistiquement les résultats de nombreux essais) publiée en 2016 dans le British Journal of Nutrition, portant sur 27 essais, conclut que l'exercice aérobie réalisé à jeun augmente l'oxydation des graisses par rapport au même exercice après un repas.

Mais cela ne fait pas fondre plus de graisse

C'est la nuance que le marketing oublie. Sur plusieurs semaines, à apport calorique égal, l'entraînement à jeun ne produit pas une perte de graisse supérieure. Un essai randomisé de Schoenfeld et ses collègues chez des jeunes femmes en déficit calorique, puis une méta-analyse de Hackett et Hagstrom, vont dans ce sens : le corps compense sur le reste de la journée. L'intérêt du jeûne se situe donc du côté des adaptations du muscle, pas de la balance.

Les adaptations du muscle, elles, sont réelles

Les travaux de l'équipe de Peter Hespel à l'université de Louvain sont les plus cités. Dans un essai paru en 2011 dans le Journal of Applied Physiology, des jeunes hommes se sont entraînés six semaines en endurance, soit à jeun, soit après un petit-déjeuner riche en glucides. Le groupe à jeun a développé des adaptations musculaires favorisant l'utilisation des graisses, et une autre étude de la même équipe a montré une meilleure tolérance au glucose pendant un régime riche en graisses. Ces essais restent petits, une dizaine de participants par groupe, et presque exclusivement masculins.

La performance, en revanche, n'est pas meilleure à jeun

Une méta-analyse de 2018 parue dans le Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports tranche : manger avant l'effort améliore la performance aérobie prolongée, tandis que pour les efforts plus courts aucune différence n'apparaît. Autrement dit, on s'entraîne parfois à jeun pour s'adapter, mais on mange pour performer.

Essais contrôlés chez des athlètes

Périodiser plutôt que supprimer

La stratégie la plus prometteuse consiste à faire varier les glucides selon les séances. En 2016, l'équipe française de Laurie-Anne Marquet et Christophe Hausswirth a testé chez des triathlètes une méthode baptisée « dormir bas » (en anglais sleep low) : séance intense le soir avec des réserves pleines, pas de glucides au dîner, puis séance légère à jeun le lendemain matin. À quantité totale de glucides identique, le groupe a amélioré son économie de pédalage et son temps sur 10 km de course en trois semaines.

L'excès inverse ne fonctionne pas

Supprimer presque tous les glucides est une autre histoire. Louise Burke et ses collègues de l'Institut australien du sport ont soumis des marcheurs athlétiques de niveau olympique à un régime cétogène, très pauvre en glucides et riche en graisses. Leur capacité à brûler les graisses a fortement augmenté, mais leur économie d'effort (l'oxygène nécessaire pour avancer à une vitesse donnée) s'est dégradée, et le bénéfice de l'entraînement a disparu. L'équipe a reproduit ce résultat dans une seconde étude publiée en 2020. Raison physiologique : pour une même quantité d'oxygène, les glucides fournissent plus d'énergie que les graisses. À haute intensité, l'oxygène devient le facteur limitant.

Le point CapsuleCare

Être flexible ne signifie pas être « adapté aux graisses » au point de ne plus savoir utiliser les glucides. Un athlète vraiment flexible sait faire les deux, et c'est justement ce qui manque aux sportifs passés au tout-cétogène.

Comment la développer

Consensus physiologique · données mécanistiques
  • Du volume à basse intensité. C'est le levier principal. Une allure où l'on peut tenir une conversation, souvent appelée « zone 2 », sollicite fortement les graisses et stimule la multiplication des mitochondries. Deux à quatre séances de 45 à 90 minutes par semaine constituent une base classique.
  • Des séances à jeun ciblées. Une à trois par semaine, à intensité faible à modérée, après la nuit. Pas toutes les séances, et jamais les plus importantes.
  • La périodisation des glucides. Le principe défendu par l'équipe de James Morton à l'université John Moores de Liverpool, résumé par la formule « le carburant adapté au travail demandé » : beaucoup de glucides autour des séances dures, moins autour des séances faciles ou de repos.
  • Moins de pics d'insuline inutiles. Réduire les grignotages sucrés et les boissons sucrées hors entraînement redonne au corps des fenêtres où il apprend à puiser dans ses graisses.
  • Le sommeil. Une privation de sommeil, même de quelques nuits, dégrade la sensibilité à l'insuline. Une stratégie nutritionnelle brillante ne compense pas des nuits de cinq heures.
  • La musculation. Le muscle est le principal consommateur de glucose de l'organisme. Plus de masse musculaire, c'est plus de capacité de stockage et de gestion du sucre.

Pour qui, et quand c'est une mauvaise idée

Les sports de combat : oui, mais pas n'importe quelle séance

Boxe, muay thaï, MMA, judo : l'effort est fait de répétitions d'actions explosives, très dépendantes du glycogène. Un footing matinal à jeun ou une séance technique légère peuvent s'y prêter. Le sparring, les rounds aux paos à fond, le fractionné et la préparation des derniers jours avant un combat se font avec des réserves pleines. S'entraîner dur à jeun, c'est accepter une séance de moindre qualité et un risque accru de blessure liée à la fatigue.

Les femmes

La plupart des essais cités ont été menés chez des hommes. Les variations hormonales du cycle menstruel modifient l'utilisation des carburants, et un apport énergétique insuffisant expose au déficit énergétique relatif dans le sport, un état où le manque d'énergie perturbe les hormones, les règles et la santé osseuse. Prudence donc sur la multiplication des séances à jeun, surtout en période de perte de poids.

Attention

L'entraînement à jeun est déconseillé sans avis médical en cas de diabète (en particulier sous insuline ou sous médicaments qui font baisser la glycémie), de grossesse, d'antécédents de malaises hypoglycémiques ou de rapport difficile à l'alimentation. Pour un débutant, il n'apporte rien de décisif : la priorité est d'abord de s'entraîner régulièrement.

Protocole progressif sur six semaines

Ce protocole s'adresse à un adulte en bonne santé, déjà actif, qui veut s'habituer à l'entraînement à jeun sur des séances d'endurance. Il s'appuie sur les principes des études citées, pas sur un essai qui l'aurait testé tel quel.

SemainesSéances à jeunContenu
1 – 22 par semaine30 à 40 min à allure conversationnelle (vélo, footing, corde à sauter tranquille). Eau, café ou thé sans sucre autorisés.
3 – 42 à 3 par semaine45 à 60 min, même intensité. Ajout possible d'une séance technique légère (shadow boxing, travail de déplacements).
5 – 62 à 3 par semaineUne séance longue de 75 à 90 min si le ressenti est bon. Option « dormir bas » : séance intense la veille au soir, dîner pauvre en glucides, sortie légère à jeun le matin.
Exemple de semaine type, semaines 3 et 4 Lundi footing 45 minutes à jeun ; mardi sparring ou paos après un repas ; mercredi technique légère ; jeudi fractionné après un repas ; vendredi vélo ou footing 50 minutes à jeun ; samedi musculation après un repas ; dimanche repos. Lun Footing 45 min · à jeun Mar Sparring ou paos · après un repas Mer Technique légère · au choix Jeu Fractionné · après un repas Ven Vélo ou footing 50 min · à jeun Sam Musculation · après un repas Dim Repos À jeun, intensité modérée Intense, réserves pleines
Exemple de semaine pour un pratiquant de sports de combat en semaines 3 et 4 : les séances à jeun restent légères, les séances dures se font nourri.

Les règles qui ne bougent pas :

  • Le fractionné, le sparring et les séances clés se font toujours après un repas contenant des glucides.
  • Après la séance à jeun, un vrai repas avec des protéines (œufs, poisson, yaourt grec, viande) et des glucides (fruits, flocons d'avoine, pain complet, riz) dans l'heure ou les deux heures qui suivent.
  • Vertiges, tremblements, sueurs froides ou vision trouble : on arrête, on prend une source de sucre rapide, et on reprend la progression plus doucement.
  • Les premières séances peuvent sembler plus difficiles. Si l'inconfort persiste au-delà de deux semaines, ce protocole n'est peut-être pas adapté, et c'est très bien ainsi.

Le verdict CapsuleCare

  • Démontré : l'exercice à jeun augmente l'utilisation des graisses pendant la séance ; manger avant améliore la performance d'endurance prolongée.
  • Probable : l'entraînement régulier à jeun et la périodisation des glucides favorisent des adaptations musculaires utiles à l'endurance.
  • Incertain : l'ampleur réelle du bénéfice en compétition, les effets chez les femmes et dans les sports de combat, faute d'études dédiées.
  • Exagéré par le marketing : le « cardio à jeun qui fait fondre la graisse » et le régime cétogène présenté comme une arme de performance.
  • Ce qu'on peut retenir : la flexibilité métabolique se construit avec du volume à basse intensité, quelques séances à jeun bien choisies et des glucides placés là où l'effort l'exige.

Questions fréquentes

S'entraîner à jeun fait-il perdre plus de graisse ?

Pendant la séance, on oxyde davantage de graisses. Mais sur plusieurs semaines, à apport calorique égal, les études ne montrent pas de différence de perte de graisse entre entraînement à jeun et entraînement après un repas.

Peut-on faire du fractionné ou du sparring à jeun ?

Ce n'est pas recommandé. Les efforts très intenses dépendent du glycogène. Sans carburant suffisant, l'intensité et la qualité de la séance baissent. Le jeûne se réserve aux séances d'intensité faible à modérée.

Combien de temps faut-il pour devenir métaboliquement flexible ?

Certaines adaptations de l'utilisation des graisses apparaissent en quelques jours à quelques semaines. Les protocoles étudiés durent le plus souvent de trois à six semaines. Les gains de capacité mitochondriale se construisent sur des mois.

Un régime cétogène rend-il plus performant ?

Pas pour l'effort intense. Chez des marcheurs athlétiques de niveau mondial, un régime très pauvre en glucides a augmenté l'utilisation des graisses mais dégradé l'économie d'effort et annulé le bénéfice de l'entraînement, résultat reproduit dans une seconde étude.

Le café à jeun avant la séance pose-t-il problème ?

Un café sans sucre ne rompt pas l'état de jeûne de façon significative et est bien toléré par la plupart des gens. En cas d'estomac sensible ou de palpitations, mieux vaut s'en passer.

Aller plus loin

Chaque organisme réagit différemment au jeûne. Si vous voulez intégrer ces séances dans votre préparation, en endurance comme en sports de combat, je construis des programmes adaptés à votre profil, votre emploi du temps et vos objectifs. Découvrir mon accompagnement.

Sources

  1. Kelley DE, Mandarino LJ. Fuel selection in human skeletal muscle in insulin resistance: a reexamination. Diabetes. 2000;49(5):677-683.
  2. Goodpaster BH, Sparks LM. Metabolic flexibility in health and disease. Cell Metabolism. 2017;25(5):1027-1036. doi:10.1016/j.cmet.2017.04.015
  3. San-Millán I, Brooks GA. Assessment of metabolic flexibility by means of measuring blood lactate, fat, and carbohydrate oxidation responses to exercise in professional endurance athletes and less-fit individuals. Sports Medicine. 2018;48(2):467-479. doi:10.1007/s40279-017-0751-x
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  6. Hackett D, Hagstrom AD. Effect of overnight fasted exercise on weight loss and body composition: a systematic review and meta-analysis. Journal of Functional Morphology and Kinesiology. 2017;2(4):43.
  7. Van Proeyen K, Szlufcik K, Nielens H, Ramaekers M, Hespel P. Beneficial metabolic adaptations due to endurance exercise training in the fasted state. Journal of Applied Physiology. 2011;110(1):236-245. Texte intégral
  8. Van Proeyen K et al. Training in the fasted state improves glucose tolerance during fat-rich diet. Journal of Physiology. 2010. Texte intégral
  9. Aird TP, Davies RW, Carson BP. Effects of fasted vs fed-state exercise on performance and post-exercise metabolism: a systematic review and meta-analysis. Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports. 2018;28(5):1476-1493. PubMed
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Cet article a une vocation informative et ne remplace pas un avis médical. Avant de modifier votre alimentation ou d'introduire des séances à jeun, en particulier en cas de pathologie ou de traitement, consultez un professionnel de santé.